WAR 1: Standard Operating Procedure

Publié le par Ignatus

Un film documentaire de Errol Morris.

 

Errol Morris tente par ce documentaire de chercher la verité sur les événements concernant la prison d'Abu Ghraib - le centre d'interrogatoire d'Irak - tout prêt de Fallujah, au centre de la guerre. 1700 prisonniers (alors que les effectifs américains peuvent à peine s'occuper de 200 prisonniers). Tout hommes étant en âge de faire la guerre est arrêté. Des enfants aussi. Si l'armée américaine ne pouvaient arrêter un responsable, ils arrêtaient l'enfant de celui-ci pour faire pression sur le père.

Puanteur, corps calcinés et dechiquetés, maladies, hygiène nulle, tel est le contexte de la prison d'Abu Ghraib.


 

Tout le monde se rappelle de ce scandale qui éclata aux Etats Unis forçant W Bush à faire des excuses publiques devant les chaines de télévision du monde.

 

Des photos, des photos choquantes qui ont marquées les esprits, des hommes humiliés, nus, avec des espèces de sacs pointus à la KKK sur la tête, une pyramide d'hommes nus, un autre les bras tendus, debout sur une boite, des fils éléctriques pendant des doigts, ou encore d'autres forcés à pratiquer une masturbation.

 

Et surtout ces sourires, ces pouces levés, ceux des bourreaux, ceux de l'armée américaine, ceux de cette jeune femme Lynndie England (1ère classe – police militaire).


 

Après la vision choquantes des situations, plusieurs questions sans réponses mais aussi des vérités m'avaient tenues en eveil.

 

La première question que souleva ces images fut d'abord liée au soin apporté à la mise en scène. Ce sont certes des cadrages amateurs, mais des cadrages tout de même avec une envie de montrer chaques détails. Parfois même, les situations sont montrées sous différents angles de vue, non pour ne rien râter mais plutôt pour qu'il y ait au moins une bonne photographie relatant la scène. Je sentais parfois une intention cachée que je ne saisissais pas mais je ne pouvais m'empêcher de penser que les auteurs non des photos mais des "metteurs en scènes" refléchissaient sérieusement à la théatralisation des scènes. Je sentais derrière certaines photographies un égo fort qui n'avait pas de velleité documentaire mais plutôt agissant de manière relevant presque du processus artistique.

 

La deuxième interrogations fut liée au type des humiliations

Etaient-elles dictées par les états majors ou était-ce des initiatives de soldats ? Elles sont profondément réfléchies pour humilier d'abord un musulman puis l'homme.

Il y a de nombreuses manières d'humilier un homme en prison mais il y a des humiliations universelles, et d'autres plus spécifiques comme à Abu Ghraib où l'on attaque le mode de vie d'une societé – en l'occurence basée sur la religion musulmane – en les mettant souvent en position du christ sur la croix et nus ou en leur demandant de se masturber. D'une autre manière Al Kaida avait attaqué aussi le mode de vie de l'occident par les tours jumelles. Mais doit on répondre, si l'on se considère comme un pays developpé technologiquement et philosophiquement de la même manière que les agresseurs ? Peut être, je ne peux juger ces tactiques militaires uniquement par ma petite morale n'ayant jamais eu affaire à la guerre.

La troisième fut un questionnement sur cette preuve visible qu'une jeune femme de vingt ans peut être tout aussi cruelle, détachée et sadique qu'un homme, preuve tout simplement visibles sur les photographies. Je ne puis me faire à cette idée. Disons plutôt que j'espère toujours naivement qu'il y ait une foncière altérité à ce niveau entre les sexes. Peut être qu'en voyant le documentaire j'obtiendrais des explications plus poussées justifiant ses actes.

 

En revanche et c'est une certitude, je ne m'étonnais pas à l'époque de voir que les seuls inculpés étaient les fantassins et non les généraux.

 

Je commence le visionnage du documentaire, la musique est composée par Danny Elfman. Ce n'est pas la première fois que le réalisateur travaille avec un un musicien chevronné. En effet, en 1988 c'est Phillip Glass qui composait la musique de "the thin blue lines" puis plus tard de "the fog of war: 11 lessons from the life of Robert S.Mc Namara".

 

Bienvenue en enfer ou au purgatoire je ne sais.



 

Le film s'ouvre sur les paroles d'un militaire ayant été dans la prison:

 

"C'était un méga-foutoir, ça c'est sûr. Jamais vu un truc pareil. J'imaginais pas voir des soldats américains si déprimés, le moral à zéro et...c'était incroyable. De A à Z. Tu dois te considérer mort. Et si tu reviens, t'as du cul. Mais si là bas tu te considères déjà mort, tu peux faire toute les merdes que tu dois faire."

et ironiquement de finir par :

"Je ne conseille pas des vacances en Irak dans l'immédiat."

 

Puis, le contexte.

 

Au lendemain de la visite de courtoisie de Rumsfeld (chef de l'armée américaine) dans la prison , il envoya des militaires de hauts vols pour la diriger. Comme par exemple le général Miller connu pour ses compétences en interrogatoire et en collecte de renseignements stratégiques, lui même envoyant des gars ayant fait la baie de Guantanamo, l'Afgahnistan. En bref, de véritables mercenaires habitués à la violence. Il envoya aussi de jeunes recrues toutes fraichement sorties des bottes de l'oncle Sam. Ce sont ces nouveaux arrivants qui seront inculpés plus tard.

 

Certains ont tout de suite compris en arrivant dans la prison qu'il se tramait des choses anormal, mais que faire ? Doivent-ils décider de ne pas éxécuter les ordres sous peine de passer au tribunal pour non respects des ordres, perdre son job et aller en prison ?

Impossible bien sur, il fallait alors être malin et surtout solide pour ne pas montrer son dégout et ne pas apparaître sur les photos.

 

Mais petit à petit, les soldats se font à cette ambiance, il se passe un glissement de conscience, tout devient une question d'habitude ou de quotidienneté. L'horreur et le stress deviennent la norme.

Ce stress est maintenu par la pression des bombardements incéssant des Irakiens sur la prison ainsi qu'au sein même de la prison. En effet, les americains sont aidés par des Irakiens qui collaborent pour les aider à tenir la prison. Mais parmis eux se trouvent des traitres contribuant à l'animosité des soldats américains vis à vis des prisonniers de guerre. Ne pouvant faire confiance à personne, j'imagine les soldats mettant finalement tout le monde dans le même sac.

 

La tension est donc présente à tout moment du jour et de la nuit et les soldats se lâchent de temps en temps sur les prisonniers, ils arrivent même parfois à trouver cela juste d'en faire un peu trop, car après tout, ces saletés ont quand même bousillés des compatriotes... La bête est lâchée vous l'aurez compris.

 

Cette pression constante a pour conséquence que même les soldats les plus modérés vont trop loin mais ne le disent qu'à postériori. Dans cette endroit, le rapport à la réalité et à la morale des droits de l'homme volent en éclat.

 

La premiére de mes questions fut résolus assez vite, j'apprends qu'il y avait en effet une sorte de metteur en scène un peu plus pointilleux que les autres, qui retouchait les photos, disant à certains de prendre la photo d'un certain angle ou de changer de place l'un des prisonniers pour le besoin de la mise en scène. Cet homme s'appelle Graner, il chapotait ces tortures - qu'ils appellent tous des "humiliations", la problématique sémantique est là.

 

Ma deuxième question restera sans réponse, aucunes explications ne sont données sur le choix du type des "humiliations".

 

La troisième quand à elle est complexe. Comme l'expliquent les femmes qui ont participées aux "humiliations", l'armée est un monde d'homme, et "il faut montrer qu'on en a". Des femmes sous influences. Lynndie était amoureuse de ce charismatique Graner et n'hésite pas à le rendre responsable de ses actes. Je veux bien croire qu'elle était sous influence mais à la fin de l'explication de ses actes, elle nous dit: "de toute façon il ne veut plus de moi".

Cette phrase alors fait tomber tout son argumentaire. Aurait-elle defendu cet homme si il ne l'avait pas quitté ? Aurait-elle assumé ses actes ?

La question reste en suspend et toutes les interpretations sont possibles, d'autant que l'on apprend qu'elle est enceinte de cet homme qui l'a rejeté.

 

La problématique.

 

Dans ce documentaire, nous faisons un va et vient constant entre un spécialiste des images et les témoignages des inculpés. Il y a une verité indéniable dans l'image, on voit ce que l'on voit au moment ou cela s'est passé, mais n'oublions pas qu'une photographie est la vérité de l'instant. On ne voit ni avant ni après.

Le plus riche apport de ce documentaire est là. La reflexion liée aux images, ce qu'elles disent, ce qu'elles devraient supposer dire et la verité qu'elles supposent apporter. Or, l'opinion générale du public étant contre la guerre en Irak et donc contre la politique étrangère américaine, personne n'aurait remis en question la validité et la vérité de ces images.

Nous sommes tous convaincu de ce que nous avons vu mais le documentaire nous démontre que ce que nous voyons est souvent ce que l'on veut voir.

 

Prenons l'exemple de cette homme sur une boite, la paume des mains tournées vers le ciel plafonné de la prison, des fils electriques entourés autour des doigts et au sol, de l'eau. Il est facile d'imaginer que si il posait le pied par terre, il serait éléctrocuté.

Une méthode d'interrogatoire terrible et je me laisse aller à penser aussi aux nombre de morts par cette méthode. Or, j'apprend de la voix des soldats que les fils éléctriques n'étaient pas branchés.

Ce n'est qu'une méthode "d'humiliation" executée pour faire parler cet homme.

 

On ne saura jamais la verité. Il y a d'un côté des soldats qui tentent de se sauver la face et de l'autre, la justice qui ne leur donnera jamais raison car l'affaire est devenue publique et il fallait par conséquent des boucs émissaires pour ne pas discréditer les hauts dirigeants militaires et par extension, le gouvernement.

Les exemples s'enchainent et ces images s'habillent constamment de contre verité. Mais j'ai tendance à croire les dire des boucs emissaires car les témoignages se recoupent et concordent, ce qui n'excusent pas leurs actes bien entendu, mais en temps de guerre nous savons tous que les droits de l'Homme et du prisonnier ne sont pas très importantes si je puis m'exprimer avec une telle ironie...

 

Le manicheisme n'existe pas ici bas, ces soldats ne sont peut être pas responsables de leurs actes dans le sens où ils ont des ordres qui quelquepart authorisaient tout...même le meurtre. Mais je ne peux cacher la gêne de voir leurs sourires, leurs contentement devant une pyramide d'hommes nus avec autant de désinvolture que si ils étaient en train de cramer des marshmallows devant un tonneau en feu dans une fêtes quelconque. Oui, certains regrettent aujourd'hui, mais pendant les faits ils étaient là. Oui, certains ressentaient de la pitié parfois mais n'agissaient pas forcément dans le bon sens car il était impossible de le faire devant les autres gradés au risque d'être suspecté de traitrise. Traitrise qui voulait dire : diffuser les 12 CD de photos quelquepart et dévoiler au yeux du monde ces actes.

 

La guerre change les hommes et la réalité vole en éclat.

 

Je me souviens d'un ami – venant d'un pays européen que je ne citerais pas - engagé dans l'armée pour des missions dans un pays d'Afrique. Je dois préciser que je ne l'ai jamais vu de toute ma vie avoir un comportement violent. Un jour alors que nous ne nous étions vu depuis plus de dix ans, il m'en raconta un peu plus sur la vie qu'ils menaient -lui et ses amis militaires -. Il m'expliqua que tous les militaires pètent plus ou moins les plombs dans des pays ou tu risques ta vie, dans des pays ou tu vois les gens crever de faim et de maladies, et que ta petite réalité douce et ta morale d'occidental s'effrite avec le temps. Alors, il m'avoua cette anecdote qui me glaça.

Lorsqu'ils étaient en déplacement et traversaient des villages, tout les gamins courraient après le camion pour avoir de la nourriture, et ils leur en donnaient, oui, ils leur en donnaient. Mais en leur balançant les boites de conserves à travers le visage si possible et tout ceci dans des éclats de rires général...Il me disait aussi qu'ils baisaient tous sans capotes (alors que la dites région d'Afrique était l'une ou le SIDA faisaient des ravages) mais n'en avaient rien à faire, comme si un cancereux des poumons continuait à fumer. Le lendemain, ils prenaient le traitement anti SIDA pour les comportements à risque puis recommençaient le surlendemain.

 

Je me rends compte combien il est difficile de juger les actes de quelqu'un lorsque l'on ne vit pas la situation en direct en temps de guerre. La collaboration doit être de mise dans de telles circonstances, je ne sais pas, mais dans tout les cas, les choix sont à la fois réduits et extrêmes, on est soit avec, soit contre, la mesure et le gris n'existent pas dans une guerre en noir et blanc.

 

En Irak ou dans n'importe quels conflits, il est toleré de tuer sans raisons, mais il ne faut pas qu'il y ait de photos ou de vidéos. Les Etats Unis étaient déjà mal vu dans la manière dont elle s'occupait de l'Irak mais grâce à ces photos, ils deviennent les perdants vis à vis de l'opinion publique mondiale, exactement de la même manière lorsque pendant la guerre du Viet-Nam - après les multiples images ramenées du Viet-Nam par les journalistes - l'opinion publique se retourna contre son propre gouvernement.

 

 

Revenons au documentaire pour une question évidente :

 

Mais qu'est le Standard Operating Procédure ?

 

C'est une manière de déceler ce qui est un acte criminel ou non. Il reste à definir ce qu'est un acte criminel.

Si quelqu'un à été blessé, il y a un acte criminel. Imposer une position humilante sexuellement est un acte criminel. Contraindre à un auto-abus sexuel est un acte criminel.

En revanche, j'apprends que cet homme sur cette boite les bras tendu avec les fils éléctriques est une procédure standard. Mais qui peut vérifier qu'il n'a pas été battu, violé ou éléctrocuté avant ou après la prise de photo ? Personne.

L'homme, les bras attachés au lit, nu, sa culotte sur la tête, procédure standard...

 


 

Standard Operating Procédrue est un documentaire édifiant, troublant que ce soit du côté de la fourberie des hauts fonctionnaires militaires ou bien de la justice.

Il est dérangeant de constater que la ligne est ténue pour donner une définition de ce qu'est la torture ou non et qu'elle est à l'appréciation du pays "vainqueur" ou "occupant". Le pays occupé et les Nations Unis, eux, n'ont qu'à se taire.

Je redécouvre aussi la force et la faiblesse de l'image. Sans témoins non inculpés, elles ne peuvent finalement démontrer quoi que ce soit.

Toute image est intérprètation, donc nul en tant que preuve et verité. Il suffisait ne serait ce que d'apparaître sur l'une de ses photographies, une seule en tant que spectateur et le resultat pénal équivaut à 1 an de prison. Tous les hauts gradés savaient ce qu'il se passait dans cette prison et tout était toléré. Les photos ont avouées le secret et les dirigeants savaient que la crédibilité des Etats Unis était en jeu. Le meilleur moyen de sortir le pays de cette crise morale à donc été de condamner à de lourdes peines les protagonistes de ces photos et scènes. En revanche, ils n'ont pas sanctionné ceux qui n'étaient pas sur les photos comme par exemple les agents de la CIA qui torturaient et tuaient dans les mêmes locaux.

 

Une logique grossière mais implaccable maintes fois utilisée pour détourner la vérité des yeux du public. La question finalement – et je penses de tout les documentaires d'Errol Morris – est : Qu'est ce que la vérité ?

Ce mot, une invention comme une autre de l'homme, un mythe. Un mythe rendu réel par celui qui la fait. Dans un cas de guerre, la vérité est toujours du côté du vainqueur.

 

Ecrit par Maître Gonzo

 

Publié dans CINOCHE

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